Végétarisme : le pourquoi du comment

Depuis que je me suis décidée à parler de mon végétarisme sur ce blog, je me demande comment faire pour ne pas écrire un énième article sur la « conversion » au végétarisme, pour ne pas me borner à lister une fois de plus toutes les raisons qui peuvent motiver cette décision. Il se trouve que la relecture de cet article m’a rappelé une chose importante : si on a parfois le sentiment que les motivations et les parcours des végétariens se ressemblent tous, lorsqu’on creuse un peu on découvre combien les vécus peuvent être particuliers. Nos sensibilités, nos habitudes, nos connaissances sur l’élevage et l’exploitation animale, notre première confrontation avec le végétarisme, la réaction de notre entourage : tous ces aspects peuvent se révéler radicalement différents. Rappeler cette diversité me paraît finalement une bonne idée…d’autant plus que s’il y a bien une question qui nous est régulièrement posée, c’est celle ci :  « et alors, comment tu en es venue au végétarisme ? »

Cette question, je vais donc tenter d’y répondre ici. A travers ce petit récit je veux avant tout montrer pourquoi et comment on peut faire le choix du végétarisme sans pour autant avoir une empathie supérieure à la moyenne et sans que cela ne nécessite forcément la « révélation » d’une réalité auparavant ignorée…

 A l’origine, une indifférence totale pour le végétarisme

 J’ai arrêté de consommer viande et poisson il y a maintenant un peu plus de deux ans. Quelques mois avant cette décision, le sujet ne faisait absolument pas partie de mes préoccupations. Bien sûr, je savais vaguement que quelques gentils hurluberlus refusaient obstinément viande et poissons pour des motifs divers, mais c’était pour moi du domaine de l’anecdotique. Je ne m’étais jamais penchée sur leurs arguments et je n’avais jamais eu l’occasion de rencontrer un végétarien, un vrai, en chair et en os… ou alors, à mon insu. Je coulais donc des jours tranquilles sans me soucier le moins du monde de ces lointains débats sur la consommation de viande. Ou presque.

En effet, il serait inexact d’affirmer que je n’avais pas du tout réfléchi à l’impact de ma consommation de viande à ce moment là. Depuis mon départ du domicile familial deux ans plus tôt, j’avais en fait même drastiquement diminué cette consommation. Je me revendiquais volontiers comme « écolo » et si le débat éthique ne m’avait pas encore atteint, j’avais en revanche bien conscience des impacts environnementaux de l’industrie de l’élevage. En outre, je m’indignais bien sûr des conditions choquantes d’élevage et d’abattage des animaux dans bien des cas. Je n’ignorais pas cette réalité, loin de là. Il faut dire que j’avais un terrain familial assez propice pour développer une telle sensibilité : malgré une tradition des repas « viandards » bien présente des deux côtés de la famille, ma mère surtout nous a transmis des valeurs fortes d’empathie, de respect de l’environnement et des êtres qui nous entourent. Je ne compte plus le nombre de fois où nous avons repêché ensemble un insecte qui se noyait ou ramassé sur le bord de la route un oiseau blessé…

A ce stade là, vous êtes peut être en train de vous dire : « mais… comment peut-elle affirmer qu’elle était indifférente au végétarisme ? au contraire, toutes les conditions étaient réunies pour qu’elle s’y intéresse ! » Et vous auriez totalement raison, vu sous cet angle on peut complètement se dire que mes convictions, mes connaissances et mon parcours personnel étaient très favorables à cette prise de décision. Et pourtant…ça ne m’a pas effleuré l’esprit jusqu’à ce qu’on vienne m’agiter ça sous le nez et que je n’aie plus d’autre choix que de m’y intéresser.

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Source :  Peace off meat

 Le point de départ : une discussion qui sème le doute

Je me souviens assez précisément de la discussion qui a lancé ma réflexion sur le végétarisme. Avec mon copain et sa colocataire de l’époque, nous discutions dans la cuisine. Je ne sais plus comment nous en sommes venus à aborder le sujet ; ce qui est sûr c’est qu’à un moment donné mon copain a commencé à nous exposer les questions qu’il se posait depuis presque un an. En substance, il nous a expliqué que plus le temps passait, plus il lui semblait que les végétariens avaient raison et plus il lui était compliqué de manger de la viande sans se battre avec sa conscience. Chaque fois que je me remémore cette discussion, je ne peux réprimer un sourire. Et pour cause : je me rappelle avoir eu les réactions les plus caricaturales qu’on puisse imaginer ! Tous les propos qui m’agacent aujourd’hui, je les ai tenus de la même manière. Les végétariens ? Oui je comprends, l’élevage intensif c’est pas cool, mais enfin arrêter la viande c’est peu extrême quand même…il ne faudrait pas tomber dans la sensiblerie non plus. L’exploitation animale ? Hé ho on va pas comparer avec l’esclavage quand même c’est indécent ! Et surtout, roulement de tambour : les protéines.

S’il y a bien un élément qui m’avait empêché jusque là de considérer le choix du végétarisme, c’était cette idée selon laquelle nous avions un besoin physiologique impératif de chair animale. Tout ce qu’on m’avait appris allait dans ce sens : la pyramide alimentaire affichée dans les cantines, les propos des nutritionnistes que j’avais pu lire, bref toute la conception d’un régime alimentaire « équilibré ». Partant de là, puisque cette consommation était un besoin il s’agissait seulement de se préoccuper au mieux du bien être animal et de combattre les dérives du modèle industriel. Or on était précisément en train de m’affirmer sérieusement le contraire, ici, dans cette cuisine. Si cette information était confirmée, cela redistribuait totalement les cartes. En effet, la mise à mort d’animaux prendrait alors un sens tout autre : il ne s’agirait plus de tuer pour assouvir un besoin mais bien par envie, par goût, par habitude. Et je n’étais pas sûre d’assumer aussi bien ma condition de mangeuse de viande dans ce contexte. Il me fallait donc vérifier tout ce que je venais d’entendre.

D’abord tu liras

A la fin de cette fameuse discussion, je ne peux pas vraiment dire que j’étais convaincue. J’étais encore empêtrée dans mon scepticisme et ma mauvaise foi… J’étais toutefois suffisamment ébranlée  pour me mettre à chercher toutes les infos disponibles sur le sujet et lire le plus possible. J’ai d’abord commencé par chercher la confirmation de cette information nutritionnelle. Au premier abord, cet aspect était loin d’être consensuel et j’ai pu lire tout et son contraire. Mais en creusant un peu plus le sujet, j’ai rapidement accumulé assez d’informations et d’études solides pour être convaincue du caractère accessoire de la consommation de viande (l’abstention totale de produits animaux étant moins évidente de ce point de vue là). J’ai fait de mon mieux pour rassembler des sources qui me semblaient « neutres », c’est à dire qui n’émanaient pas d’associations végétariennes et qui ne pouvaient pas se voir reprochées une certaine orientation.

J’avais donc à présent à ma disposition les éléments suivants :

  • Je n’ai pas besoin de consommer de viande pour avoir un régime alimentaire adapté
  • L’élevage et la pêche ont un impact environnemental et climatique non négligeable
  • Ils induisent généralement une souffrance indéniable pour les animaux concernés

Suffisant pour arrêter définitivement viande et poisson ? Pas encore. A présent j’étais jetée dans un abîme de questionnements philosophiques sur l’acceptabilité de la mise à mort des animaux, qui ont donné lieu à de nombreuses discussions avec mon copain : toujours condamnable ? acceptable dans certaines conditions ? mais lesquelles ? Autant d’aspects pour lesquels j’avais besoin de mener plus loin la réflexion.

J’ai donc élargi mon champ de recherche et de lecture. J’avais déjà lu un certain nombre d’articles généralistes sur le végétarisme et croisé plusieurs fois le terme d’antispécisme, et il me fallait à présent découvrir les pensées existantes en éthique animale. J’y suis allée progressivement. J’ai d’abord parcouru les ressources en ligne : sites végétariens et antispécistes (notamment les Cahiers Antispécistes), forums, sites de sciences humaines, dossiers dans les médias généralistes etc. A un moment donné, je me suis rendue compte que tous ces contenus avaient déjà suffisamment alimenté ma réflexion pour que je sois convaincue de ce que je devais faire. J’évitais donc déjà la viande et le poisson dès que possible. Mais maintenant que j’avais mis un pied dans l’ « engrenage », j’avais envie d’approfondir le sujet. C’est à peu près à ce moment là que j’ai lu l’ouvrage Faut-il manger les animaux, sur lequel j’ai écrit un très court billet ici. L’approche de Jonathan Safran Foer m’a conforté un peu plus dans ma démarche. Dans les semaines qui ont suivi, alors que je ne consommais déjà presque plus de viande et poisson,  je me suis attaquée à une grosse référence : La libération animale de Peter Singer. Si par la suite j’ai pris conscience de certaines limites dans cette approche, je reste toujours impressionnée par le raisonnement développé dans l’ouvrage, qui pousse très loin la réflexion éthique. C’est sans doute cette lecture qui a achevé de me convaincre et qui a levé mes derniers doutes.

 Conclusion : se souvenir de son cheminement

C’est ainsi qu’en quelques mois je suis passée d’une indifférence totale teintée de condescendance à une posture de végétarienne convaincue…Je ne me suis pas découvert une empathie jusque là refoulée, je n’ai pas pris connaissances d’informations inédites sur les conditions d’élevage et de pêche. J’ai seulement été amenée à secouer un peu des habitudes et des vérités que je tenais pour acquises. En bref, je n’ai pas découvert une nouvelle réalité, j’ai seulement accepté de poser un regard nouveau sur une réalité dont j’avais déjà largement connaissance. Aujourd’hui c’est moi qui suis confrontée à des regards circonspects, à des boutades parfois un peu lourdes, à quelques préjugés, mais aussi à des questions sincères. Autant le dire, il m’est parfois difficile de rester patiente et bienveillante face à certains comportements ou certaines remarques. Dans ces situations, se rappeler qu’on a vécu les choses de manière inversée et qu’on a peut être été tout aussi agaçant(e) me paraît assez salutaire… à la fois pour conserver sa sérénité et pour garder en tête que ce qui nous paraît évident à force de lectures et de remise en question ne l’est pas toujours spontanément.

Je mets ici un terme à cet article déjà beaucoup trop long et je vous remercie pour votre patience si vous êtes arrivés jusqu’au bout ! Vous pouvez constater que j’aurais pu aborder un certain nombre de thèmes en lien avec cette transition végétarienne et que je ne l’ai pas fait. Je pense par exemple à la difficulté d’annoncer à son entourage l’arrêt de la viande et du poisson, à l’impact éventuel de cette décision sur sa vie sociale, ou encore à la question des sous produits animaux et notamment du lait. La raison en est simple : vu la longueur du texte, il me paraît plus adapté de consacrer dans le futur des articles spécifiques à ces questions…

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10 commentaires

  1. Article qui pose le contexte direct ! Le pourquoi du comment ! 😀
    La prochaine fois qu’on te pose la question, t’auras plus qu’à laisser ta carte de visite.
    (bon du coup mets l’adresse du blog sur cette carte, sinon ça marche pas)

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    1. Du coup pour l’instant j’ai mis surtout le pourquoi plus que le comment ! Je réserve le comment pour de prochains articles, je pense écrire notamment sur la conception qu’on a de la convivialité et ce que ça implique de ne plus manger la même chose que les autres 🙂 et sinon je retiens l’idée de la carte de visite 😉

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  2. Super ton article! Je pense que tu as eu une démarche différente de pas mal de gens, en tout cas tu t’es bien documentée ^^
    Pour ma part j’ai toujours été un peu skhizo pendant mes années lycées. Manger des animaux m’a toujours posé un problème moral, puis quand en terminale notre prof d’allemand nous a fait un cours sur l’alimentation et que j’en ai appris plus sur le lien environnement-végétarisme j’ai sauté le pas! Moi aussi, c’est surtout « Peut-on manger des animaux? » qui m’a influencée ^^

    Après ma famille c’est vraiment des viandards convaincus, mais je suis très empathique donc je dois dire que j’étais un peu prédisposée x) Maintenant je prends cette sensibilité pour une qualité plus qu’un défaut, et ça ne me pose plus problème 😉

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    1. Ce qui est fou c’est que moi ça me posait zéro souci en fait, j’y avais juste jamais pensé… je sais que beaucoup de personnes végétariennes autour de moi y ont réfléchi pendant très longtemps avant alors que je me suis décidée en quelques mois (à peine) une fois qu’on m’a mis le débat sous le nez. C’est chouette d’avoir parlé de ça aux lycée ! (ah et le livre de Safran Foer a du faire réfléchir un paquet de gens je pense ^^)

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  3. Tres bel article Irène. Tres instructif comme toujours et je loue ta sincérité. Je me retrouve parfaitement dans ton profil d »avant ». Bien consciente des problématiques qui entourent l’élevage et tutti quanti, mais le cap est quand même difficile a franchir pour le moment. J’aime la viande et je me vois pas arrêter. Ça se fera petit a petit peut-être. En tout cas, merci pour tous ce que tu partages, c’est un régal ! Bisous (dsl s’il manque des accents, clavier made in Vietnam ! lol )

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    1. Merci, tes retours me font toujours plaisir 🙂 plus on a un attachement affectif à la viande et plus on a été habitués à en manger, plus c’est difficile d’en faire le « deuil » je pense… j’écrirai très probablement d’autres articles pour expliquer la façon dont ma transition s’est faite d’un point de vue « pratique » d’ailleurs

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  4. merci de nous faire part de ton cheminement.
    Je n’en suis qu’aux prémisses. Je parviens a manger végétarien, a grande tendance végétalienne d’ailleurs, mais seulement à la maison. Donc, a 95% du temps.
    Car en extérieur, repas entre amis / famille, je ne me sens pas encore de l’imposer (et de me priver. Par peur de : récrimination. De frustration.)

    Un jour, peut etre.

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    1. C’est déjà super d’y arriver la majeure partie du temps ! L’aspect social est parfois difficile à gérer, en ce qui me concerne chez moi c’est végétalien aussi mais à l’extérieur je mange « seulement » végétarien en grande partie pour ça. Il faut se laisser le temps et découvrir les plats végéta*iens qu’on préfère, bref se familiariser petit à petit 🙂

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  5. A mon tour de découvrir ton blog avec plaisir 🙂 Je me retrouve tellement dans cet article! En fait comme toi ça ne m’avait jamais effleuré l’esprit, je ne connaissais aucun VG non plus, je ne m’étais jamais posé la question, que ce soit pour des questions éthiques ou environnementales d’ailleurs. Et pourtant je me rappelle d’une discussion petite avec ma mère où je lui disais « mais pourquoi on mange du lapin alors qu’on a un lapin à la maison aussi? » et surtout de sa réponse « c’est pas le même lapin ». okay…! Ca a peut-être quand même semé une petite graine de réflexion qui a grandi des années plus tard 🙂 En tout cas bravo pour ton blog!

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    1. Merci pour ton retour !! Je pense essayer d’écrire d’autres articles sur le passage au végétarisme, surtout sur l’aspect social, la convivialité etc, qui a l’air de préoccuper pas mal de monde 🙂

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