Albert Cohen : Solal et Belle du Seigneur

Il y a environ neuf mois maintenant, j’achevais la lecture d’un roman incontournable : Belle du Seigneur (1968), d’Albert Cohen. Il correspond au troisième volume d’une tétralogie, celle des Valeureux, complétée par Solal (1930), Mangeclous (1938) et Les Valeureux (1969). L’ouvrage a connu un grand succès et il est considéré comme un très grand roman.  (Attention: si cet article attise votre curiosité, n’allez cependant pas lire l’article Wikipédia dédié à Belle du Seigneur, il en dit beaucoup trop…)

Belle du Seigneur est un de ces livres qui vous hypnotisent pendant plusieurs jours, dans lesquels vous plongez tête la première avec le plus grand mal à refaire surface. J’avais eu ce livre sur mon étagère pendant des mois, et je prévoyais de le lire depuis des années. Pourtant, jusqu’au mois de septembre dernier, je ne trouvais pas l’envie de l’ouvrir. Il faut dire que les résumés que j’avais pu en lire se bornaient trop souvent à évoquer une histoire d’amour adultère passionnée, ce qui ne m’emballait pas par son originalité. Je conçois à présent qu’il est pour le moins difficile de rendre compte de l’esprit qui imprègne l’ouvrage, et qui fait son originalité malgré le caractère si classique de l’intrigue. Malgré cette difficulté majeure, il était difficilement envisageable pour moi de ne pas partager quelques impressions sur cette lecture et sur celle que j’ai achevé cette semaine : Solal.

belleduseigneur

Solal donc, jeune homme fantasque et irrésolu au charme sombre, s’éprend d’Ariane qui est mariée et se fait aimer en retour (résumé dérisoire d’un livre si dense : j’en ai presque honte !). Au delà de l’intrigue amoureuse qui constitue le coeur évident de l’ouvrage,  Belle du Seigneur est un roman sur la passion et la folie, qui nous faît paraître l’amour sublime et stupide à la fois. L’auteur porte un regard désabusé (mais attendri, c’est en tout cas ce que j’ai perçu) sur la passion amoureuse.  On peut le percevoir à travers les propos cyniques de Solal sur la séduction et l’origine de la passion. Ces propos s’incarnent notamment à travers un monologue mémorable de plusieurs pages, assez effrayant de lucidité (je ne suis pas loin de conseiller le livre ne serait-ce que pour ces quelques pages). Les monologues d’Ariane ne sont pas moins remarquables, l’auteur rend compte de façon sidérante du flot de pensées ininterrompu qui jaillit de son esprit, dans un style désarçonnant qui m’a fascinée.

Le roman n’est toutefois pas uniquement centré sur Ariane et Solal. Les « Valeureux », véritables personnages burlesques, apportent une touche comique touchante au livre. Il donne aussi lieu à une critique tranchante de la bureaucratie des années 1930 à travers l’institution de la Sociéte des Nations, dans laquelle travaille le mari d’Ariane. L’auteur n’est pas plus tendre avec la petite bourgeoisie de l’époque, dépeinte dans tous ses travers.

Lorsque j’ai ouvert le livre, me décidant enfin à me faire une idée du contenu, je ne pensais pas vraiment être happée à ce point pendant plusieurs jours. Depuis, j’ai lu des témoignages de personnes qui racontaient avoir séché l’université dans leurs jeunes années dans le seul bul d’achever leur lecture, tant l’impression était forte ! Fort heureusement pour moi, je n’avais pas encore repris les cours au moment de ma lecture…J’ai mis plusieurs jours à redescendre un peu de mon nuage après avoir refermé le roman, après quoi je m’étais décidée à lire immédiatement Solal pour faire perdurer le charme. J’ai finalement reporté cette lecture de plusieurs mois, et ce week end, je l’ai lu presque d’un trait.

solal

On y retrouve le héros de Belle du Seigneur, fou tragique et magnifique, depuis son enfance sur l’île de Céphalonie jusqu’à ses 25 ans environ (et même un peu au delà). Ce roman, plus court, permet de comprendre certains évènements évoqués dans Belle du Seigneur et d’appréhender plus en profondeur la personnalité de Solal. Le style si spécial d’Albert Cohen est déjà bien affirmé dans Solal, qui apparaît un peu comme le premier jet qui aboutira plus tard à Belle du Seigneur. Celui-ci n’est cependant pas à proprement parler la suite de Solal, la cohérence entre les deux récits n’étant pas complète (notamment en ce qui concerne l’histoire de certains personnages que l’on retrouve dans les deux livres).

Solal évoque, peut être davantage que Belle du Seigneur, l’opposition parfois douloureuse entre l’amour passion dévorant et l’amour « pur » pour sa famille, son peuple (ici, le peuple juif à travers le clan des Solal). Les deux ouvrages sont définitivement une déclaration d’amour d’Albert Cohen au peuple juif et ils évoquent à de nombreuses reprises le fort antisémitisme de l’époque.

J’en suis ressortie avec la même sensation que lorsque j’avais lu Belle du Seigneur, peut être un peu moins prononcée. Il n’est pas impossible que dans les mois qui viennent j’attaque une nouvelle oeuvre d’Albert Cohen…

Avec cet article très élogieux, j’espère ne pas créer de désillusions : il est évidemment possible que ces livres ne plaisent pas autant qu’ils ne m’ont plu, voire qu’ils ne plaisent pas du tout ! Certains avis expriment ainsi un certain agacement vis à vis du style que j’ai pour ma part tant apprécié.

Avez vous lu Belle du Seigneur ou d’autres oeuvres d’Albert Cohen ? 

Quelles impressions en avez-vous retirées ?

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2 commentaires

  1. Des mois et des mois qu’il trône sur ma pile de livres…
    Tu en parles vraiment très bien, et j’ai d’autant plus envie de m’y plonger ! En tout cas, grâce à toi j’aurai appris que ce roman fait partie d’une série, ce que j’ignorais totalement.
    Allez, c’est décidé, je le lis cet été 🙂

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    1. Il y a trainé pendant des mois aussi de mon côté ! Je pense que les avis sont très contrastés sur cet ouvrage, je serais curieuse d’avoir ton avis. Merci beaucoup pour ton retour 🙂

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