La Zététique : quelques mots d’introduction

Les personnes qui me connaissent personnellement ou me suivent sur les réseaux sociaux le savent bien : je parle régulièrement de zététique... L’évocation du terme me vaut souvent des regards dubitatifs ou interloqués : « Mais ce truc donc tu parles tout le temps en fait…c’est quoi ?! » Derrière ce mot un peu barbare se cache en fait une démarche de construction et de diffusion de la pensée critique.  Pour ma part, j’ai découvert la zététique dans le cadre du cours « Zététique et autodéfense intellectuelle » donné sur le campus de Grenoble par Richard Monvoisin.

Zététique, pensée critique, scepticisme scientifique…

Si le mot  « zététique » fait parfois hausser les sourcils,  on se rend compte lorsqu’on explicite la démarche que beaucoup de personnes la connaissent en y appliquant d’autres termes. Un certain nombre d’approches et de courants philosphiques entretiennent en effet une parenté avec la zététique. C’est le cas de la notion d’esprit critique ou de pensée critique, qui correspond au critical thinking anglophone. Dans sa thèse Pour une didactique de l’esprit critique, Richard Monvoisin utilise quant à lui zététique et éducation à l’esprit critique de manière indifférenciée.

La zététique peut être considérée à certains égards comme une variante française (ou francophone !) du scepticisme scientifique. On peut cependant noter certaines différences, par exemple dans l’outillage critique développé, ou encore dans l’importance accordée à l’enseignement et à la pédagogie, qui seraient des particularités de cette « école française ».

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Petite histoire de la Zététique

L’étymologie du terme est détaillée par Richard Monvoisin dans un article de l’Observatoire Zététique : « Dérivant du verbe grec zêtein (chercher), la zététique désigne, au IIIe siècle avant l’ère chrétienne, le « refus de toute affirmation dogmatique » (école de Pyrrhon). Utilisé par Montaigne, Viète, T. Corneille, le mot échoue dans le Littré de 1872 puis dans le Larousse de 1876 comme « nuance assez originale du scepticisme : c’est le scepticisme provisoire, c’est […] considér[er] le doute comme un moyen, non comme une fin, comme un procédé préliminaire, non comme un résultat définitif ». Le mot est finalement repris dans les années 80 pour désigner l’enseignement critique en question »

La Zététique est généralement définie comme « l’art du doute« . On doit cette définition à Henri Broch, qui a créé le premier enseignement universitaire de zététique à l’Université de Nice Sophia Antipolis.  Elle est alors présentée comme  une investigation scientifique des phénomènes paranormaux et des allégations « extraordinaires », qui servent d’accroche pour instiller le goût du doute et de l’esprit critique aux étudiants. Par la suite, d’autres enseignements de zététique seront créés dans différentes universités, notamment ceux du collectif de recherche CorteX à Grenoble, Montpellier et Marseille.  Ces enseignements intègrent la présentation et la mise en pratique d’un outillage critique  : apprendre à se méfier des ses perceptions, découvrir des biais cognitifs, repérer biais et sophismes dans un discours, mais aussi par exemple savoir identifier des exemples de manipulations des chiffres, des statistiques… ou encore des faits historiques.

Loin de s’en tenir à l’analyse des phénomènes dits paranormaux, la zététique couvre de nombreux domaines : tous ceux dans lesquels croyances et biais cognitifs peuvent jouer un rôle important. Elle s’attache ainsi par exemple à analyser et éventuellement à déconstruire les prétentions de théories se voulant scientifiques, comme celles qui sous tendent certaines thérapies alternatives (homéopathie, thérapies manuelles, psychothérapies etc.), mais elle peut aussi s’appliquer à des domaines qui concernent davantage les sciences humaines et sociales : repérage de biais rhétoriques, analyse critique des discours politiques et médiatiques, déconstruction des postures essentialistes…

La Zététique est-elle (seulement) une promotion de la méthode scientifique ?

Si on prend le cas d’une thématique (au hasard, l’homéopathie) ayant déjà  largement fait l’objet d’études scientifiques, quelle plus-value est censée apporter la  zététique ? Est-elle seulement une démarche de diffusion et de promotion de la méthode scientifique, posture qui est revendiquée par exemple par l’AFIS ?

Il me semble important de pointer l’aspect transdisciplinaire de la zététique. Dans l’exemple de l’homéopathie, la zététique ne se contentera pas de diffuser les résultats des études scientifiques montrant l’absence d’effet spécifique des traitements homéopathiques. Elle va intégrer les aspects sociologiques et psychologiques qui entrent en jeu, elle s’attachera à analyser les ressorts des mécanismes d’adhésion à l’homéopathie. Il pourra s’agir par exemple de comprendre la psychologie cognitive à l’oeuvre  : l’effet placebo, la perception parfois erronée des liens de causalité, etc.  Mais il s’agira aussi de tenir compte d’autres aspects : le marketing de l’entreprise Boiron, par exemple…

Si les zététiciens (comme on les appelle) mettent parfois eux-même en place des protocoles expérimentaux sur des phénomènes paranormaux, ou testent à la demande d’individus tel ou tel don de guérisseur ou de sourcier, on ne peut en aucun cas réduire la zététique à ces activités. Je reprend ici les propos de Jean-Michel Abrassart, qui fait partie de l’équipe du podcast Scepticisme Scientifique. Interrogé dans une vidéo d’Anthropodcast, il précise très justement :

« la Zététique ce n’est pas l’étude scientifique du paranormal… c’est de la vulgarisation scientifique, c’est l’enseignement de la pensée critique, mais pas l’étude scientifique d’un domaine en particulier ». Il rajoute «  la pensée critique ça ne peut pas être que strictement la méthode scientifique, c’est aussi la philosophie, l’épistémologie, la logique ».

Pour moi, la réponse est donc claire : non, la zététique n’est pas seulement une démarche de promotion de la méthode scientifique ! Elle mobilise différents champs de connaissance pour la construction d’une « auto-défense intellectuelle » qui doit être émancipatrice  : mobiliser cet esprit critique dans notre vie quotidienne, pour questionner les discours et les affirmations auxquels nous sommes confrontés. Et interroger nos propres convictions et réprésentations, car l’esprit critique s’applique d’abord à soi même…

Découvrir la Zététique en ligne

Pour conclure cet article, il me semblait pertinent de présenter des ressources existantes en ligne pour découvrir la démarche zététique. La sélection que j’ai effectuée contient des ressources de natures assez différentes.

Le site du collectif de recherche CorteX

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Le CorteX est un collectif d’enseignement et de recherche en esprit critique et sciences, il s’agit donc d’une entité universitaire. Il a pour but de mettre à dispositions les travaux d’enseignants, chercheurs et étudiants travaillant dans différentes disciplines sur des sujets développant l’esprit critique.  Des cours de Zététique et auto défense intellectuelle sont dispensés par le CorteX sur le campus grenoblois.

Le site de l’Observatoire Zététique

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L’OZ est une association qui oeuvre à la promotion et la diffusion des méthodes et des techniques de la zététique, notamment en fournissant de la documentation et en organisant des conférences. Elle propose de mener des investigations et de mettre en place des protocoles pour évaluer par exemple l’existence d’un phénomène réputé « paranormal » ou l’efficacité d’une prétention thérapeutique, d’un prétendu « don » etc..

Si vous êtes plutôt vidéos, plusieurs chaînes Youtube traitant de pensée critique et de zététique existent, dont plusieurs ont été créées récemment :

Zététique

La Tronche en Biais

Hygiène mentale

Myceliums

Le Stagirite

 Christophe Michel, le créateur de la chaîne Hygiène mentale, a recensé de manière plus complète (mais forcément non exhaustive) les acteurs de la « galaxie sceptique » francophone, que vous pouvez retrouver ici.

 N’hésitez pas à me donner votre avis et à venir discuter si cette introduction à la zététique soulève des questions ! 

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10 commentaires

  1. Coucou Reni, toujours un plaisir de te lire et d’apprendre à tes côtés. Ce que j’aimerais savoir, par curiosité et pour aller plus loin dans la démarche zététicienne, c’est que tu nous dises comment toi personnellement tu abordes la zététique. Quand tu te questionnes sur un phénomène, est-ce que tu appliques une méthode expérimentale particulière ? Ça serait intéressant pour les curieux-non-initiés de savoir comment se fait le cheminement intellectuel. S’agit-il « simplement » de débats, de recherches scientifiques sur internet ou autres ? Ça pourrait faire l’objet d’un petit article ou d’une vidéo 😉 Bisous et à bientôt !

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    1. Merci pour ton commentaire, tes réactions me font toujours plaisir 🙂 Effectivement, c’est vrai que ce serait intéressant ! Surtout du fait que je ne suis pas une spécialiste non plus, une question qui revient souvent c’est précisément : comment appliquer cette démarche quand on a pas la possibilité de vérifier soi même des hypothèses un peu technique, bref comment se faire une idée sur un sujet qu’on maitrise peu… il y a différentes dimensions : ça va du « fact-checking » de base (mais pour cela il faut savoir déterminer quelles sources sont solides et quelles autres moins) à une revue de littérature scientifique, mais ça peut aussi être le repérage systématiques de biais de raisonnement. Je retiens l’idée donc ! Merci à toi et bonne journée !

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      1. C’est exactement ce que je me pose comme question. Difficile d’avoir assez de connaissances et de recul pour juger ses sources valables ou non, et par conséquent de pousser le raisonnement jusqu’au bout. Ou alors il faudrait travailler en binôme : un scientifique et un non-scientifique de formation pour obtenir une étude solide et objective, sur tous les points de vue. Chacun pourrait combler le manque de l’autre. Car je suppose que la communauté scientifique manque aussi parfois de recul. Dans tous les cas, ça me tenterait comme expérience ! 😉 Bisous bonne journée aussi

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      2. Pour beaucoup de sujet c’est pas si compliqué que ça en fait, l’identification de la fiabilité des sources ne nécessite pas forcément d’avoir une formation scientifique pointue, heureusement. Après c’est de toute façon pas infaillible mais ça permet au moins de faire un premier gros tri ! Il y a des vidéos et des articles qui ont été fait là dessus donc si j’écris sur le sujet (comme tu m’en as donné la bonne idée) je les mettrai en avant !

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  2. Merci bien pour cet article qui présente plusieurs dimensions de la question zététique 🙂 !
    Juste une remarque : comme le CORTECS ne prend pas de X , on dirait qu’il y en a trois qui t’ont échappé 😉

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour merci pour ton retour ! J’ai en fait utilisé un X majuscule car ils l’utilisent eux même pour se désigner, comme tu peux le voir sur leur page d’accueil http://cortecs.org/ … comme les deux sont utilisés indiféremment, c’est vrai que ça peut induire une certaine confusion.

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      1. Non non c’est pas grave, c’est vrai qu’on pouvait légitimement se poser la question et j’hésite d’ailleurs à chaque fois que je l’écris 😀

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  3. Merci beaucoup pour ton article. 🙂 Je ne suis peut-être pas très perspicace mais je trouve encore le terme difficile à cerner. En fait je me rends compte que bien que j’en ai beaucoup entendu parler, j’avais une fausse idée de la notion. Je pensais qu’il s’agissait plus de questionner les affirmations scientifiques et que ça s’opposait en quelque sorte à la prédominance de l’argument scientifique face à celui des croyances, etc. C’est marrant que ça soit parti de l’étude de faits paranormaux etc alors que c’est ce qui porte le plus au doute (ou peut-être est-ce logique alors?).
    marguerite

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    1. Tu as des questions en particulier, des trucs que tu trouverais pas clair ? Pour les faits paranormaux il y a plusieurs éléments… déjà la mise en place de protocoles, sans pouvoir dire qu’elle est « facile » est relativement faisable. Et ensuite, le nombre de personnes qui y croient est plus limité que pour d’autres questions (comme les médecines alternatives) donc ça permet aussi d’illustrer la démarche avec des exemples qui ne sont pas trop engageants du point de vue affectif. C’est un point de vue assez subjectif que je viens de te donner, mais disons que pour moi le fait que ça s’attache au départ à l’examen de faits paranormaux ou d’affirmations « extraordinaires », ça permet d’élaborer des cas d’école intéressants du point de vue pédagogique.

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