La mort du Lion

Depuis quelques jours, un évènement malheureux suscite une vague d’indignation : la mise à mort de Cecil, un lion emblématique du parc de Hwange au Zimbabwe, par un dentiste américain adepte de chasse safari.  L’ampleur des réactions ne peut qu’interpeller, lorsqu’on lit des discours aussi haineux envers la personne mise en cause, et que ceux-ci conduisent rapidement au harcèlement...

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Photographie : Laurent Baheux

Devant l’intensité de ces réactions, je suis assez songeuse quant aux causes profondes de cette indignation. Qu’est ce qui nous révolte réellement face à une telle information ? Est-ce vraiment, et seulement, la cruauté du sort infligé à l’animal (qui a du être poursuivi des heures avant d’être achevé, si j’en crois les articles que j’ai pu lire) ? Outre la violence perçue de cette mort, différents éléments peuvent être envisagés pour expliquer la forte émotion que soulève cet incident : la popularité du lion, son appartenance à une espèce à forte charge symbolique, le fait que le chasseur ait pu s’offrir cette mise à mort pour la somme rondelette de 50 000 dollars, ou encore l’incompréhension croissante devant la recherche de trophées. Spontanément, je ne peux toutefois m’empêcher de penser au nombre impressionnant d’autres animaux qui meurent dans des conditions au moins aussi cruelles : animaux sauvages menacés, animaux sauvages en général (victimes de trafic, de braconnage ou de chasse légale), animaux de compagnie abandonnés ou euthanasiés tous les jours, sans compter bien sûr le nombre écrasant d’animaux d’élevage abattus à des fins de consommation dans des conditions fort variables.

Passée la consternation première, on peut donc rapidement se sentir mal à l’aise devant le caractère apparemment si sélectif de cette levée de boucliers, assimilable à une forme flagrante de spécisme. Si vous deviez vous réincarner en animal, choisissez soigneusement ! Evitez, bien sûr, tout animal qui pourrait être perçu comme un nuisible. Si la vie sauvage vous attire irrésistiblement, prenez garde : préférez toujours un grand mammifère, si possible de ceux qui apparaissent dans les livres d’enfants. Attention toutefois, car si votre chair devait être appréciée des humains, ce ne serait probablement pas suffisant. La vie domestique vous paraît plus confortable ? Là aussi, quelques précautions sont de mise. Je déconseillerais ainsi fortement le choix d’un quelconque animal de ferme (quand bien même serait-il le héros d’albums jeunesse), bien trop risqué. Choisissez plutôt un animal de compagnie, de préférence doux et attendrissant, en priant toutefois pour ne pas finir au bord d’une route. Si un Farid de la Morlette s’avise de vous prendre comme souffre-douleur, vous pourrez compter sur un soutien massif.  Dans tous les cas, si vous réussissez à obtenir un prénom, réjouissez vous : vous ne serez pas tiré d’affaire pour autant, mais vous mettez des chances supplémentaires de votre côté… mais trêve d’ironie.

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Photographie : Laurent Baheux

Au delà de cette grille de lecture, je m’interroge aussi une fois de plus sur les conditions qui favorisent la stimulation et la manifestation de notre empathie. J’ai déjà évoqué le caractère sympathique et individualisé de l’animal, qui faisait figure de mascotte pour le parc. Ce faisant, l’appartenance du lion à un parc et le fait qu’il soit baptisé évoquent pour moi une forme d’ « appropriation » qui opèrerait un rapprochement avec le rapport que nous avons aux animaux familiers : Cecil n’est pas « un » lion, et il est un peu le lion de tout le monde…D’une certaine manière, et j’espère que vous me pardonnerez cette comparaison un peu précaire : est-ce que nous ne réagissons pas d’une façon assez similaire devant des faits divers isolés et sordides touchant des enfants bien identifiables, dont le visage et le prénom sont diffusés par les médias ? Nous le savons bien, cela ne rend pas moins dramatiques les souffrances endurées par des milliers d’enfants anonymes dans le monde, et pourtant… les déchaînements de haine sont pourtant légion lorsque sont rapportés des crimes de cette sorte.

Outre cet élément, il me semble de toute façon que la souffrance infligée ne peut pas être la seule ou principale explication en cause : sinon, que dire des multiples souffrances infligées quotidiennement aux animaux que nous consommons ? Il me semble qu’ici, comme le souligne Corinne Pelluchon, l’ire générale soit due en bonne partie à la condamnation morale de la posture du chasseur et de ce qu’elle exprime du rapport de l’homme à la nature et aux animaux. Nous sommes frappés du caractère si ostensiblement visible de la domination exercée sur la faune sauvage, révoltés que des personnes puissent prendre du plaisir à exercer sans honte cette domination, qui plus est en achetant ici ce droit à prix d’or. Le fait que l’animal concerné ait été l’objet d’un certain attachement rend ce constat d’autant plus révoltant.

Alors, faut-il condamner ou moquer cet emportement généralisé, y compris de la part de personnes qui ne semblent pas s’inquiéter outre mesure des conséquences de nos modes de consommation en terme de souffrance animal ? Ce n’est pas si évident. Notre capacité d’indignation pourrait être salutaire, même lorsqu’elle s’applique à des faits isolés, si seulement nous voulions bien pousser un peu plus loin dans l’introspection… et si seulement cela pouvait nous amener à réfléchir sur nos contradictions, afin de ne pas rester définitivement englués dedans.

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Photographie : Laurent Baheux

EDIT : Un grand merci pour vos commentaires, qui ont tous été bienveillants et très constructifs… Ayant écrit très rapidement cet article, plutôt sous forme de billet d’humeur, il était clair que j’allais zapper plein d’aspects que vous avez bien souligné. Je tenais donc à y répondre rapidement ici (j’invite tout le monde à aller lire les commentaires eux même). Avant toute chose, j’aimerais insister sur le fait que la conclusion de l’article ne se veut pas condescendante et moralisatrice : je parle à la première personne et si c’est le cas, c’est bien parce que je m’inclue dans le constat que je fais ! Moi aussi je me suis emballée bien trop vite par le passé sans prendre le temps de réfléchir davantage, et ça m’arrivera très certainement encore. Je pense simplement qu’en être conscient nous permet de nous réfréner quelque peu quand on se sent bouillonner ! J’ai moi même de belles contradictions non encore résolues, je ne pointe donc pas seulement celle des autres… Je tenais à le rappeler ici.

Dans vos commentaires, vous avez rebondi sur des aspects que je soulignais (la violence extrême des réactions par exemple) et vous en avez mis d’autres en évidences que je n’avais pas repéré ou que j’avais un peu négligé :

– La possibilité éventuelle de rebondir sur cette affaire pour rappeler les enjeux de la lutte contre le braconnage, et mobiliser sur cette question. Ce que différentes personnes et associations ont tenté de faire.

– Le fonctionnement de l’empathie qui marcherait forcément par cercles concentriques. Plusieurs personnes m’ont expliqué qu’elles ne trouvaient pas qu’il faille condamner le fait de ressentir davantage d’émotion pour certaines morts que pour d’autres par exemple. Je suis d’accord là dessus : il n’est pas possible de s’émouvoir de tout, tout le temps, nous opérons des choix plus ou moins consciemment. Mais il est intéressant d’examiner ce qui explique ces réactions différenciées, et comment elles sont ou non encouragées (voire instrumentalisées) selon le contexte.

– Ici, ce n’est pas seulement l’animal mais aussi (et surtout ? ) le chasseur qui est très bien identifié, ce qui n’arrive pas si souvent. Son nom, sa profession, son passé ont été divulgués, en faisant le stéréotype du « méchant » à haïr. Voilà qui est très propice au déchaînement de haine.

– Le côté insupportable du fait de pouvoir s’acheter la mort d’un animal vivant dans une réserve, qui renforce le sentiment que l’argent achète tout. Dans cette affaire, on perçoit à la fois illégitimité, indécence, immoralité et impunité. Et la domination par l’argent s’y ajoute.

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13 commentaires

  1. Bien d’accord avec toi, tu brosses bien en vitesse les raisons qui ont poussé les gens à réagir de la sorte, il serait intéressant de creuser plus sur pourquoi ce lion ? Sea sheperd a montré la semaine dernière un massacre de dauphins, passé comme une lettre à la poste sur les réseaux sociaux.

    Et en même temps, je suis sure que les gens qui demandent la tête du dentiste en échange (ce qui me CHOQUE profondément) ne s’investissent que peu ou proue dans la cause animale : dons SPA, accueil/adoption d’animaux abandonnés, aide dans la sauvegarde des animaux sauvages etc….

    Bref, l’humanité est passionnante dans ses vices les plus profonds….

    Si je peux me permettre, tu finis un peu à la fin de façon moralisatrice en t’attendant à ce que tout le monde ait un aspect critique afin de se poser les bonnes questions. Or, regarde ton propre parcours, tu n’es pas arrivée du jour au lendemain à faire de superbes articles zététiques et à t’appliquer ce raisonnement, je pense qu’il y a des gens qui sont à des années lumières de se poser les questions que nous nous posons aujourd’hui sur cet article… Les gens vont s’indigner sur le lion mort, mais continuer à se foutre royalement du réchauffement climatique responsable de tonnes de disparition d’espèces.

    Ça peut paraître pessimiste, mon propos, mais au contraire, je trouve qu’il y a là des milliards de raisons de se bouger pour chercher à communiquer, à faire connaître et à gagner la bataille culturelle 🙂

    Je ne sais pas si je m’exprime clairement, désolée j’arrive à la fin de mon mémoire.

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    1. Tu remarqueras que je n’utilise pas le « vous » mais le « nous », et c’est à dessein : je m’inclue bien évidemment dans cette réflexion, et j’ai de nombreuses contradictions irrésolues 🙂 et d’ailleurs, moi aussi j’ai été amenée à surréagir de façon très passionnelle sans analyser pourquoi je réagissais comme ça, dans de nombreux cas… et je sais que ça m’arrivera encore. Je devrais sans doute faire apparaître ça plus clairement dans l’article pour souligner que c’est aussi une réflexion sur moi même. Merci de ton retour là dessus du coup 🙂 après, je ne m’attends pas forcément à ce que tout le monde fasse une analyse poussée de ses réactions, on ne peut pas tout contrôler, et je ne trouve d’ailleurs pas anormal qu’on soit davantage attristés par la mort d’un animal (ou d’une personne) qu’on connait et qu’on identifie, qu’on connait voire pour qui on a de l’affection. C’est très logique, je doute qu’on puisse réellement lutter contre ça. En revanche il me semble qu’on peut au moins réfléchir sur la façon dont on se mobilise ensuite, les conséquences qu’on en tire

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      1. Je suis tout à fait d’accord avec toi, et je me doutais que tu pensais tout ça, c’est peut être dans la formulation du dernier paragraphe tu vois ? 🙂 mais c’est du pinaillage, c’est très bien sinon !

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  2. Ton article est très intéressant, je me suis fait un peu la même réflexion. J’ai été pourtant la première à m’insurger contre ce dentiste et à émettre des propos très violents à son encontre. Oui, mais, je me soucie énormément du bien-être animal en général, de ceux qui nous tiennent compagnie à ceux que nous consommons. Et en cela ma réaction m’a parue plutôt légitime. Je sais bien que la majorité des personnes qui se sont exprimées de manière virulente sur la mort de ce lion n’ont pas le même degré d’intérêt pour la cause animale, néanmoins, je suis quelque part « rassurée » de constater qu’il existe dans notre humanité une forte notion de justice.
    En fait, je pense que pour une grande part cet engouement collectif est dû au fait que la personne coupable soit connue, qu’un nom et un visage soit posés dessus. Il devient donc l’ennemi numéro un. C’est toujours plus facile de condamner un acte lorsque l’on connaît le coupable.
    Je ne suis pas du tout d’accord avc toi quand tu dis que tout cela est dû au prestige de l’animal, car on a connu le même niveau de réactions face à d’autres actes isolés portant sur des animaux plus familiers. Mais je le répète, les réactions sont d’autant plus virulentes que l’auteur des actes est connu de tous, et donc qu’il représente la cible à abattre.
    C’est tout un concours de circonstances qui a fait qu’on en soit arrivé là en ce qui concerne la mort de ce lion. Mais il ne faut pas ni condamner, ni se moquer de cet engouement collectif. Il serait plus judicieux de saisir cette occasion pour sensibiliser les populations à la protection animale en général.

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    1. C’est vrai que le mot « prestige » ou « symbolique » a quelque chose de très flou, et ce n’est peut être pas la cause principale, je suis assez d’accord avec toi. J’avais relevé ça du fait que beaucoup de personnes s’insurgent de la « mort d’un animal menacé » (le lion n’est d’ailleurs pas sur les listes officielles d’animaux à protéger il me semble mais c’est une autre histoire). Mais c’est vrai qu’on a des exemples d’effets d’emballement semblables avec des animaux plus familiers, d’ailleurs j’ai même cité Farid de la Morlette… en fait il y a différentes catégories d’animaux qui semblent susceptibles de catalyser cette indignation effectivement. Je suis aussi complèment d’accord concernant la maximisation de cet effet du fait qu’on connaisse l’identité du chasseur ! je pense que je ferai un petit Edit ce soir pour faire le point sur les différentes remarques intéressantes que j’ai reçues 🙂 peut être pour distinguer davantage aussi les différentes problématiques : l’émotion asymétrique selon l’animal (assez compréhensible), et le déchainement de violence du en partie au fait que le mec soit identifié et à des mécanismes propres aux réseaux sociaux… je vais réfléchir là dessus, merci pour ton commentaire en tout cas 🙂

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  3. Ce qui me dérange dans cet histoire, c’est le fait qu’une fois de plus, on nous montre que l’argent peut nous offrir n’importe quoi et même nous faire aller à l’encontre de la loi. Ce lion vivait dans une réserve protégée, et il a suffit de quelques billets pour qu’un type puisse l’attirer en dehors de sa réserve, le tuer de manière bien sauvage (tiré à l’arc puis décapité, à mon avis sa mort n’a pas été bien rapide et indolore) et ensuite rentrer chez lui comme si de rien n’était. L’argent peut tout faire. Au moins, ce lynchage en règle par les réseaux sociaux montre à cette ordure que l’argent n’achète pas la considération de ses pairs et ne rachète pas son crime. C’est sûr que certains y vont violemment, que la plupart ne sont pas investis dans la protection animale et s’en tamponnent probablement le coquillard, mais au moins, il y a quelque chose. Il n’y a plus qu’à espérer un « effet Charlie » pour que les gens réalisent que des Cecil, il y en a des milliers chaque année, que les conditions d’abattage des animaux destinés à la consommation humaine sont loin d’être meilleures… et puis ça retombera comme un soufflé, comme chaque fait divers qui fait le buzz.

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    1. Je ne suis pas certaine que le harcèlement conduise vraiment à une prise de conscience : après tout, il s’est excusé, mais pas d’avoir tué un lion aux abords d’une réserve… non, il dit regretter d’avoir tué CE lion qui était connu et apprécié. On déplace un peu le problème du coup, je doute que M.Palmer aille au delà de cette réflexion. Sinon je trouve aussi qu’il peut y avoir un élan positif à exploiter pour en faire quelque chose de constructif, même si ça retombe un peu après 🙂

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  4. C’est vrai, des milliers d’animaux meurent tous les jours, et on n’en fait (malheureusement) pas tout un plat. Je crois que Cecil est un symbole. Les Hommes ont toujours utilisés des symboles et c’est beaucoup plus facile de sensibiliser à une cause quand il y a un visage à mettre dessus, et que l’on fait un peu d’anthropomorphisme au passage. Il y a aussi le fait que ce dentiste ait attiré le lion hors du parc pour le tuer, ce qui témoigne d’une certaine lâcheté. Je pense que le jour où on prendra une vache en exemple pour dénoncer les abattoirs ça fonctionnera tout de suite mieux. Il y a aussi un autre point à prendre en compte : la cible. On sait qu’il y a plein de personnes qui vont en Afrique tuer des animaux, mais s’indigner contre « plein de personnes » c’est s’indigner un peu dans le vide. Alors que s’indigner contre une personne c’est plus simple. Autre exemple du genre : s’indigner contre les personnes qui abandonnent leurs animaux c’est s’indigner contre personne et tout le monde à la fois, mais s’indigner contre ce monsieur qui a laissé trois petits chiots devant un refuge c’est plus facile.

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    1. Tu résumes bien les choses 🙂 on a besoin de symboles, c’est certain. Ils peuvent être utilisés très positivement je pense. Ici, tout est réuni pour que l’histoire soit très parlante et cristallise des émotions intenses… mais les conséquences me font peur. Je suis d’accord aussi sur le fait que prendre UN animal en particulier pour dénoncer les abattoirs est une stratégie qui marche, d’ailleurs lorsque des vaches s’échappent d’un abattoir, il y a toujours plein d’articles qui sont faits dessus et les gens s’émeuvent du sort de cette vache, qui pourtant n’était qu’une parmi d’autres…

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  5. Avant tout bravo pour ta démarche systématique de décortication des émotions, des réactions, parfois (souvent?) irrationnelles. Et merci de la partager ! Si je me l’impose souvent pour comprendre mes propres réactions, lire tes articles pousse à aller plus loin.
    En ce qui concerne la mort de ce lion, et pour parler de manière tout à fait personnelle, j’ai, comme beaucoup, été outré par la nouvelle. Et je me suis aussi demandé pourquoi. Pourquoi être touché par la mort de ce lion en particulier, pourquoi pas par celles de tous les autres (animaux) ? Et à vrai dire, à y réfléchir, je n’y vois, chez moi, pas de paradoxe ni de véritable contradiction comme tu le laisse entendre à la fin de ton article. Tout simplement parce que ce qui explique en grande partie mon émotion n’a que peu à voir avec la souffrance animale. Ce qui m’indigne n’est pas le « simple » fait qu’un animal ait été tué, qu’il soit lion ou souris. On est d’accord, c’est déjà en soi un scandale, mais là n’est pas la cause de l’indignation générale je pense. Ca se saurait si la foule se préoccupait de la condition animale.
    En fait, je pense pouvoir expliquer ma réaction par 3 choses, les deux premières accentuant plus encore la dernière: le caractère unique du lion, l’irréversibilité de l’acte et l’immoralité du comportement (couplée à l’absence de légitimité). Je m’explique…
    Tu parles du caractère unique du lion, en faisant notamment le parallèle avec les faits divers. J’ai l’impression que ce n’est pas tant le fait qu’il ait été mascotte d’un parc, ni même qu’il était lion mais simplement qu’il était identifiable (on est d’accord, c’est lié), ici par sa crinière noire mais peu importe en fait. Et l’identifier, c’est l’isoler de la foule. L’isoler, c’est le rendre unique. Pour continuer ton (sordide) parallèle, c’est lorsqu’un enfant parait unique (quand on connait son nom, son visage et d’où il vient) que le choc est immense. Noyé dans une foule d’autres enfants, c’est triste mais ça nous atteint beaucoup moins. Comme si la souffrance que l’on éprouvait pour la mort d’un enfant/lion identifié se répartissait sur l’ensemble de la masse indissociable des enfants/lions dont on parle.
    Ensuite, il y a l’irréversibilité de l’acte, renforcée par le caractère unique du lion. Il est mort et on ne peut plus rien faire, il ne reviendra pas, c’est définitif. Mais c’est irréversible uniquement parce que le lion a été rendu unique. Autrement, dans une foule de lions, si l’un meurt, non identifié, il est facile de se dire qu’il y en aura d’autres. Il est remplaçable. Et ça on le retrouve je pense à chaque lendemain de catastrophe : la tuerie de Charlie Hebdo, BringBackOurGirls, etc. A partir du moment où on sait exactement qui on perd, on a la perception que c’est irréversible. Et au contraire, moins on peut identifier les victimes, moins ça nous touche. D’où l’impact de la distance dans la perception des catastrophes : c’est loin donc dur d’identifier un groupe précis d’individu, dur de s’identifier. Et à vrai dire, ça ne fonctionne (chez moi en tout cas) pas uniquement pour les pertes humaines. J’ai eu un sentiment similaire lorsqu’on apprenait que Daesh s’apprêtait à détruire les sites antiques de Palmyre. Unique et irréversible.
    Enfin, l’immoralité du comportement et donc l’absence de légitimité à le faire. Ma réaction face à la mort de ce lion a évidemment été accentuée par le fait qu’un seul homme en est responsable et qu’il l’a fait en bafouant toute morale et principes de vie communément acceptés par la société. Mais ici, chacun sera choqué par les principes bafoués qui lui sont chers.
    Certains seront outrés par la quête irrationnelle de trophées, d’autres par la prétention de l’homme à se croire au dessus de la nature, d’autres encore par l’égoïsme du type. Ou alors choqués pour l’absence de considération pour la souffrance animale… Ce n’est donc qu’ici je pense que pourrait intervenir la sensibilité des gens pour la condition animale. Mais pour autant pas chez tout le monde. En d’autres termes, il y a de quoi être choqué sans même penser à la condition animale, qui pour beaucoup n’est pas un réflexe.
    En résumé, à mon sens et si je m’autorise à généraliser mon ressenti, ce n’est pas tant l’animal que la foule pleure mais la disparition irréversible de l’unique, identifié, qu’il soit animal, enfant, palais antique ou baobab centenaire. D’où l’absence de contradiction entre ces réactions excessives et nos modes de vie.

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    1. En fait, je ne vois moi même pas de contradictions dans les réactions émotionnelles même, je souscris à ton analyse, particulièrement sur le fait que la foule pleure la « disparition irréversible de l’unique » ! Même si comme tu le soulignes les explications diffèrent selon les profils des personnes. Je ne pense donc pas que ce soit la souffrance animale qui explique ces réactions, c’est justement ce qui m’intéresse et m’interpelle…. et ce qu’on perçoit comme étant « immoral ». C’est plutôt sur ce second point que je perçois quelques contradictions (mais peut être effectivement n’en sont-elles pas vraiment ?), dans le sens où nous bafouons parfois nous même ces mêmes valeurs sans en avoir conscience ou parce que les conséquences de nos actes sont moins visibles, moins incarnées. C’est le côté « premier degré » que je déplore un peu sans m’en étonner outre mesure : s’en tenir à une indignation spontanée et une condamnation vive du « salaud » qui a tué le lion… et puis c’est tout, ne pas aller plus loin que ça , ne pas essayer d’identifier quelles valeurs nous semblent avoir été heurtées parmi celles qui nous sont chères. J’en attend peut être trop ? Il faut aussi que j’édite l’article comme je le disais dans un autre commentaire, pour préciser que je m’inclue aussi dans cette apparente critique

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