Après les drames parisiens : de la chaleur humaine… et un peu de politique.

Ça fait maintenant plus de trois jours et on a le sentiment d’être coincé dans une même et longue nuit. J’étais en pleine rue, loin des quartiers touchés cependant, lorsque j’ai reçu un message que je n’ai pas tout de suite compris. Incrédule, je relisais les mots : « Paris, attentats, c’est grave, rentrez chez vous« . Autour de nous, la même nuit parisienne que tous les autres soirs, les voitures, les lumières, les gens qui marchent en riant, en se tenant la main. Et à quelques arrondissements de là, l’horreur, dont on ne sait rien encore mais qu’on devine déjà. Sentiment soudain de vulnérabilité.

Une fois rentrée, je reçois une vague de messages, certains me touchent énormément et mettent du baume au coeur. Avec appréhension, je prend connaissance des quelques informations disponibles. Je me couche sans connaître le bilan définitif. Passée la stupefaction première, on tente de rationaliser : essayer de mettre à distance, se dire qu’on ne peut rien faire, vouloir se préserver un peu. Et puis, inévitablement, voir les visages, lire les posts déchirants de certains contacts qui viennent d’apprendre que oui, son ami.e, sa cousine, son oncle, oui. Voir s’incarner le drame dans ces récits, les familles endeuillées, les enfants orphelins. Dans ce chaos, voir passer des mots d’une grande douceur. Lire cet article magnifique d’Antigone XXI, le cœur serré. Beaucoup l’ont souligné, c’est une vraie gueule de bois… et la nausée qui va avec.

Alors face à ce vent glacial, l’urgence immédiate devient la quête de chaleur humaine. Appeler ses amis, sa famille, se réunir juste pour être ensemble et partager notre incompréhension ou notre inquiétude. Je lis certaines personnes qui culpabilisent un peu de « seulement » vouloir de l’amour dans ce moment tragique…seulement de l’amour, c’est déjà beaucoup, et quoi de plus normal ! Nous en aurons besoin pour ne pas perdre nos esprits. Il n’y a pas de honte ou de culpabilité à avoir si l’on sent que ce qui nous permettra de tenir le coup sera d’éteindre les informations, les réseaux sociaux, si l’on ne se sent pas la force de lire, déjà, des analyses. Si l’on souhaite juste se protéger, un peu, tant que c’est possible.

Un besoin de chaleur humaine qui devient une quête d’unité nationale, aussi. Parfois, elle a pu m’agacer. Je dois confesser avoir fait une overdose de drapeaux et autres symboles nationaux, une overdose de lyrisme et de discours en noir et blanc. Beaucoup de choses lues et vues m’ont inquiétées, je ne me reconnais pas dans la plupart des réponses que j’observe. Mais comment en vouloir à qui que ce soit de chercher une bannière derrière laquelle s’unir ? Les drapeaux, la Nation, l’Union Sacrée, vous le savez peut être, ça n’est pas ma tasse de thé. Pas plus que ne le sont les discours religieux en général, et les appels à prier pour Paris en particulier… et, pour autant, irai-je proclamer qu’il faut être stupide pour prier, que les prières ne servent à rien ? Les croyants aussi ont le droit de faire leur deuil, de manifester leur tristesse et leur empathie à leur manière.

Ce temps de l’immédiat après c’est aussi celui des réactions émotionnelles, passionnelles même, Le genre de réaction humaine qui nous fait vite dire des conneries, qui nous rend malgré nous intrusifs, excessifs. Je fais ici mon mea culpa : je pense que je suis tombée exactement le nez là dedans en janvier dernier, et je n’y échappe pas entièrement en ce moment. Pourtant, cette fois, j’ai essayé de laisser passer un peu de temps avant de m’exprimer, avant de réveiller mon regard critique et mon aspiration au débat. Oh ça n’a pas été parfait, j’ai craqué parfois, et je m’excuse auprès de ceux qui ont pu trouver mes réactions déplacées, superflues, ou trop précoces dans ce climat de douleur. Pardonnez moi de m’être moi même laissée piéger, de n’avoir pas eu la sagesse de me taire dans des contextes où cela aurait été préférable.

Prendre le temps d’encaisser le choc, pour pouvoir rebondir, doucement. Et justement, comment rebondir ? Je lis ici et là qu’il serait trop tôt, trop tôt pour les discours politiques, trop tôt pour les analyses critiques, quand l’heure devrait être à l’unité nationale par delà toute dissension. Pourtant, en de tels instants, la nécessité d’une vision politique ne se fait-elle pas plus pressante que jamais ?  Passé le choc premier, nous avons besoin de penser cette situation, de lui donner sens malgré ce sentiment d’une absurdité tragique. Surtout, si nous refusons d’adopter un discours politique face une telle situation, d’autres le feront pour nous…Pendant que nous nous demandons s’il est opportun de proposer des analyses politiques, les décisions (interventions militaires, projets législatifs) se prennent déjà sans nous.

Cette analyse politique, je suis évidemment incapable de la fournir moi même. Il y a tant de facettes du problèmes à prendre en compte, tant d’échelles d’analyses différentes ! Qu’il s’agisse d’en chercher les racines dans l’histoire et la géopolitique des pays concernés, de penser notre propre modèle social ou encore de pointer les mécanismes qui permettent le recrutement, l’embrigadement par ces réseaux… Je me contenterai de partager avec vous une sélection d’articles dont la lecture a été pour moi d’un certain réconfort. Je n’en embrasse pas toutes les affirmations, et la complexité de la situation rend la plupart des analyses partielles. Certaines, mêmes peuvent au premier abord sembler se contredire. Mais elles ont pour point commun d’appeler à penser ce drame au-delà d’ appels à l’unité nationale qu’on devine déjà ambigus et difficilement tenables. N’hésitez pas à me transmettre d’autres contenus.

▶ Myroie propose d’autre liens dans son billet sur le blog Egalitariste

Je nous souhaite à tous beaucoup de courage pour affronter les discours haineux qui fleurissent déjà, et tenter de construire autre chose. Nous aurons besoin d’une bonne dose de solidarité et d’esprit critique.

Un peu plus de politique

Paris, 13 novembre 2015 – Ballast

Pour combattre le djihadisme, moins de bombes et plus de politique – Orient XXI

En quête d’une vision historique, sociale et géopolitique

Un monde sans Islam – Orient XXI

Le retour du boomerang – Libération

L’EI, l’envers du décor sanglant de la mondialisation – Les Inrocks

Mamelouks modernes, mafias sécuritaires et djihadistes – Orient XXI

Puisque vous prétendez vaincre le terrorisme – Billet invité (Blog de Paul Jorion)

Troque ceinture d’explosifs à grenaille contre boîte à outils critiques (Cortecs.org)

Pour en finir (vraiment) avec le territorisme – Monde Diplomatique

Dépasser Charlie – Blog d’André Gunthert

Sur les réponses (militaires, législatives) aux attaques

Se sortir de la guerre – Regards

Ébriété guerrière – Monde Diplomatique

Vos guerres, nos morts – Blog de Julien Salingue

Réviser la Constitution, pour quoi faire ? – Huffington Post

A propos de Daech

Ce que veut vraiment l’Etat Islamique – Courrier International

Les attentats à Paris révèlent les limites de Daech – NYT

De quoi Daech est-il le nom ? – Sciences Humaines

Daech : six films pour comprendre – Télérama

L’argent de Daech – Huffington Post

Sur la « radicalisation djihadiste »

La radicalisation djihadiste est elle une dérive sectaire ? – Slate

Le profil inattendu des djihadistes français – Le Figaro

Sur l’injonction faite aux musulmans de se « désolidariser :

Allô les chrétiens ? C’est pour quand les manifs contre l’horreur ? – Blog d’Ariane Beldi

Une compassion à géométrie variable ?

Paris-Beyrouth : la compassion à géométrie variable – L’Obs

Les Libanais se demandent où est leur « safety check » sur Facebook – Slate

Pourquoi brandir le drapeau français est (un peu) de l’ethnocentrisme – Slate

Les articles anglophones (deux points de vue opposés) auquel ce dernier article fait écho :

Un drapeau français sur Facebook ? Un geste eurocentriste, le drapeau d’un Etat impérialiste

Reprocher aux gens leur compassion sélective, une erreur – The independent

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4 commentaires

  1. Tes propos sonnent très juste Irène, et je les partage amplement. Tout comme toi, depuis l’attentat à Charlie Hebdo, où l’émotionnel avait été exprimé puis « rationalisé », je prends beaucoup plus de recul face à ces attentats-ci. J’éprouve vraiment de la peine pour les personnes touchées, que ce soit les personnes visées ou même les jeunes qui ont donné la mort – car comme ils doivent être malheureux, désillusionnés pour voir en ces actes violents une façon d’exister et de participer à la construction d’un monde.
    Je tâcherai de lire au moins une partie des articles que tu as rassemblés, et je te remercie vraiment pour cette belle synthèse qui tremble encore un peu de l’émoi occasionné.
    Prends bien soin de toi et de tes proches !

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    1. Merci pour ton gentil commentaire Emilie. Moi aussi je suis presque surprise de n’éprouver aucune haine, je n’ai pas pensé « ce sont des ordures, ce sont des c***** »… la violence même du phénomène a été tellement intense, et les racines semblent en être tellement complexe qu’elles dépassent de loin la folie ou la méchanceté d’un individu. Prends soin de toin de même ! Je crois que tu as déconnecté des réseaux sociaux au moment propice…

      Aimé par 1 personne

      1. Je t’avoue que la surexposition émotionnelle données par les médias (surtout télévisés) et les réseaux sociaux ne me manquent pas! Mon Amoureux en avait vraiment marre de ne voir que ça sur sa timeline FB, avec le lot de remarques sur les réfugiés etc. Cet amas des mêmes informations répétées constamment avec quelques nouveautés et les injonctions à la peur, l’insécurité doivent aussi miner le moral des gens.
        Déconnectée en surface donc, mais avec plus de volonté de comprendre les rouages.

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  2. Merci pour ton article, et pour l’effort que tu fais pour donner des moyens de s’informer et donner des pistes pour que chacun puisse faire son propre travail de réflexion. Je pense qu’il devient de plus en plus évident qu’il est essentiel que chaque citoyen se réinvestisse dans la réflexion politique, et cela passe par la prise d’un maximum d’information.

    Je suis admiratif des familles des victimes dans leur réponse suite aux événements, de leur héroïsme, et en même temps effondré d’entendre une amie me dire qu’elle a l’impression d’avoir perdu son éternel optimisme. Je pense que l’unité passe par le dialogue (informé), et notre capacité à nous remettre en question. Si je dois me mettre à prier, cela serait pour cela. En attendant, il nous reste l’amour pour la vie, la joie de se retrouver entre ami.e.s, et l’espoir d’un monde meilleur.

    Merci encore pour ton billet, et bon courage pour la poursuite de tes efforts.

    Aimé par 1 personne

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