Ambiguïtés et maladresses d’une campagne anti-complotisme

La semaine dernière, le gouvernement a lancé une campagne officielle pour lutter contre ce qu’on appelle communément les « théories du complot ». Intitulée On te manipule , elle se compose d’une vidéo réalisée par Kevin Razy et d’une page de sensibilisation destinée à expliquer en quoi consistent ces discours et comment les identifier. Elle contient notamment les « 7 commandements de la théorie du complot » et un « détecteur de théorie du complot » sous forme de schéma. Je vais essayer d’exposer ici les éléments qui m’ont interpellée et dérangée dans cette campagne… Je ne reviendrai pas sur l’aspect stigmatisant de la vidéo et sur les problèmes qui la concernent en particulier, je vous renvoie pour cela à la tribune de @MissaAndriana  qui a été publiée sur le site de l’Express. Elle y souligne des points importants : un aspect caricatural problématique, le manque de clarté quant au public visé, des simplifications qui auraient pu être évitées, le tout donnant le sentiment d’une communication montée rapidement, et finalement bâclée. Je m’en tiendrai à une critique et un « décorticage » rapide du contenu de la page officielle de la campagne.

ontemanipule

Par souci de justice, j’ai quand même envie de citer quelques éléments positifs dans cette campagne gouvernementale. Pour commencer, on peut considérer que la démarche même est plutôt louable, puisque l’objectif semble être la mise à disposition d’outils et de méthodes faciles à appliquer pour identifier ces théories du complot et comprendre ce qui les décrédibilise (et ce, sans nier l’existence de conspirations bien réelles dans l’histoire).Il y a tout de même un certain nombre d’éléments vérifiés et vérifiables, et d’outils potentiellement utiles. Les « 7 commandements » pour détecter les théories du complot sont dans l’ensemble plutôt bien fichus : appel à des agissements secrets là où on peut trouver des explications rationnelles qui ne font pas appel à de telles conspirations, surinterprétation d’éléments disparates perçus comme des indices, doute sélectif, mélange d’informations erronnées ou inventées et de faits véridique, inversion de la charge de la preuve, etc. L’interview video d’Hoaxbuster présente sur la page est claire et efficace, et elle insiste sur la nécessité de mettre en doute toutes les informations que l’on reçoit, quel que soit l’émetteur. De même, dans les ressources proposées, on trouve des conseils de bon sens pour effectuer des recherches et vérifier l’information.  Mais au delà de ces points positifs, il me semble que les efforts fournis risquent bien de tomber à l’eau…

Maladresses et ambiguïtés

Le premier élément qui m’a interpellée en parcourant rapidement la page de cette campagne, c’est son titre. D’après les quelques retours étonnés que j’ai pu voir passer sur facebook, je n’ai pas été la seule. Le choix d’intituler cette campagne « On te manipule » peut en effet laisser perplexe : il s’agit évidemment d’une référence (plus ou moins fine) à la rhétorique complotiste, mais employer précisément cette rhétorique pour la dénoncer n’est pas  le choix le plus stratégique. D’un côté des discours « complotistes » qui crient à la manipulation, de l’autre un discours gouvernemental qui les dénoncent, en criant de la même façon à la manipulation… pas évident d’y voir clair pour un public non averti ! On ne sait pas vraiment à qui renvoie le « on » dans ce « On te manipule », et certains ironisent déjà sur cette erreur de communication, qui pourrait presque croire qu’il s’agit du gouvernement.

Par ailleurs, annoncer à son public qu’il est (forcément) manipulé, est-ce la meilleure façon de sensibiliser à cette problématique ? Après tout, qui voudrait s’identifier à un pantin ? Il me semblerait plus pertinent d’insister sur les mécanismes en jeu, les biais cognitifs auxquels nous sommes tous confrontés (et pas seulement des personnes censées être particulièrement crédules), les erreurs les plus fréquentes, les raisons pour lesquelles ces thèses séduisent… plutôt que de souligner la condition de « victime » des manipulations complotistes.

Parmi les autres détails que je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer, la formulation du premier « commandement ». Celui-ci explique qu’une caractéristique fondamentale de la théorie du complot est sa capacité à imaginer des organisateurs secrets derrière chaque évènement, y compris les évènement « accidentels ou naturels ». Dans les exemples donnés : mort de personnalités connues, accident d’avion, catastrophe naturelle… et crise économique.

extrait1

Je n’arrive pas bien à savoir si les crises économiques en question sont rangées dans la catégorie « accidentelles » ou dans la catégorie « naturelle » (!) mais dans tous les cas, ça ne me semble pas aller de soi… J’imagine que dans l’esprit du rédacteur, l’idée était de montrer que ces évènements  ne sont pas le résultat d’un complot fomenté en secret, même si elles peuvent par ailleurs avoir des causes humaines (ce qui est aussi le cas pour un certain nombre de « catastrophes naturelles »). Dans le cas de la crise économique, elle n’est pas programmée sciemment, comme objectif premier par un petit nombre de personnes. Mais cela n’exclut ni une responsabilité humaine, ni la responsabilité d’un système (économique, politique), et ranger les crises économiques aux côtés des accidents d’avions et des aléas climatiques me pose problème. Même s’il s’agit d’une formulation malheureuse due à une inattention, ce n’est pas anodin et c’est aussi sur ce genre d’apparent détail que notre esprit critique devrait être en alerte.

Confiance et sources « sérieuses »

L’argument qui ressort de cette campagne est le suivant : les « théoriciens du complot » prétendent dénoncer les manipulations mais ce sont en fait eux qui nous manipulent.

« Et si ceux qui dénoncent la manipulation étaient eux-mêmes en train de nous manipuler ? »

 « A en croire ces « théoriciens » du complot, États, institutions et médias déploieraient des efforts systématiques pour tromper et manipuler les citoyens »

Si ce n’est pas tout à fait erroné dans le cas des théories du complot, c’est en tout cas simplificateur. Ainsi parmi les personnes qui diffusent  ces théories du complot, beaucoup adhèrent sincèrement aux idées qu’ils diffusent, et la manipulation n’est alors pas nécessairement consciente. Il faut alors chercher des explications ailleurs que dans une volonté malfaisante de manipuler l’opinion. Surtout, le fait pour le gouvernement ou toute autre institution de dénoncer ces manipulations ne les rend – évidemment – pas pour autant exempts de tout reproches, ni d’éventuelles tentatives de manipulations ou de dissimulation de faits. Ils ne développent peut être pas des efforts « systématiques » de manipulation, mais présenter les choses comme s’il était improbable voire ridicule que les institutions étatiques et les médias dissimulent des choses et influencent leur public ‘une certaine manière… c’est un peu gonflé. Sans surprise, il n’est précisé explicitement à aucun moment que les infos diffusées par les institutions publiques et lesmédias peuvent effectivement être erronées, et peuvent aussi défendre des intérêts économiques et politiques. L’Histoire est riche de tels d’exemples, et leur souvenir peut alimenter une méfiance légitime.

Comme le précise @Guillaume_HB  d’Hoaxbuster dans la vidéo, l’esprit critique s’applique à tous les contenus et tous les émetteurs… Néanmoins, difficile de s’attendre à ce que le gouvernement expose les choses de cette manière. Qu’en est-il ?

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Le « détecteur de théories du complot » recommande de se référer à des sources d’informations « réputées pour leur sérieux »… mais comment comprendre cette notion de réputation, et sur quelles sources doit-on se baser pour cela ? Ca ne résoud pas grand chose ! C’est une bonne chose de souligner l’importance des sources indépendantes, mais évaluer les intérêts en jeu n’est pas toujours évident, surtout quand ils concernent précisément des sources apparemment reconnues et « sérieuses ». D’ailleurs, l’étape finale de ce détecteur incite à se « reporter au travail des scientifiques et des journalistes« . Pourquoi pas, mais au fait, depuis quand les journalistes échapperaient à de tels intérêts idéologiques ou financiers ? Et les scientifiques ne sont pas non plus au dessus de tout soupçon. Ces conseils semblent être de bon sens, mais ils n’aident pas vraiment à discerner, justement, ce qui est rigoureux ou non dans les contenus journalistiques et scientifiques (qu’il s’agisse d’études scientifiques ou de vulgarisation) auxquels nous sommes tous confrontés.

En outre, si ados et adultes peuvent être séduits par des discours apparentés à des thèses « complotistes », c’est avant tout parce qu’ils cherchent à faire preuve d’esprit critique de manière autonome, et notamment sans dépendre des autorités officielles souvent décrédibilisées… ni des médias dominants qui bien souvent ne brillent pas par leur rigueur et leur indépendance.  Appeler à faire confiance aux journalistes et aux scientifiques sans étayer cette position et sans donner davantage de précisions a peu de chance de convaincre.

Le gouvernement est en première ligne dans les discours complotistes : il incarne l’institution et les intérêts des puissants, des privilégiés (à mon sens, difficile de leur reprocher un tel point de vue !). Dans ce contexte,  et pour qu’une telle campagne soit un minimum crédible, on voudrait au moins qu’une attention particulière soit portée à la formulation, aux informations et aux sources qui sont fournies… Or à l’exception d’Hoaxbuster, toutes les ressources proposées sont liées soit à des médias classiques (comme Europe 1) soit à des services gouvernementaux. On arrive vite dans une impasse.

Une méthode critique inaboutie

En fait, de manière générale cette campagne n’insiste pas assez sur les outils critiques, sur la façon de se faire un avis sur la fiabilité d’une information lorsqu’on est pas spécialiste… autant de réflexes qui ne s’appliquent pas seulement aux théories dites complotistes. Ici, la première étape dans la détection d’une théorie du complot est censée être l’évaluation de ces preuves et le fait de savoir si elles sont « irréfutables » ou non.

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Sauf que la façon dont on peut ou non évaluer leur solidité n’est pas abordée dans le schéma explicatif et n’est que peu développée ailleurs. Et ce n’est pourtant évident pour personne d’évaluer l’existence de preuves « irréfutables » de l’existence d’un complot… D’où l’importance de s’intéresser au développement de l’esprit critique bien en amont, ce qui aurait nécessité que le gouvernement n’attende pas que les discours complotistes le gênent à ce point pour se saisir du problème. On ne peut pas non plus se contenter de cibler exclusivement les théories du complot, ce qui risque de rendre d’autant plus  méfiantes les personnes susceptibles d’être séduites par de tels discours. A ce stade, je ne peux pas m’empêcher de me demander comment et avec qui cette campagne a été construite, et à quel point elle a été ou non improvisée…

En conclusion, voilà une démarche louable qui risque de tomber à l’eau,  car si les mécanismes « complotistes » ont bien été compris et recensés, elle passe en revanche à côté d’aspirations profondes et légitimes… dont on peut douter que le gouvernement soit en mesure d’y répondre. Au risque d’être pessimiste, il est en fait bien possible que les efforts du gouvernement soient de toute façon voués à l’échec et ne prêchent que des convertis, en tout cas en ce qui concerne les adultes. Il reste crucial d’agir au quotidien et de s’engager dans l’éducation à l’esprit critique, notamment à l’école. On peut au moins espérer que cette campagne gouvernementale encouragera les enseignants et toute autre personne travaillant avec des enfants ou des adolescents à intégrer des outils critiques dans leurs activités, l’idéal étant probablement de faire appel à des personnes, des collectifs ou des associations indépendantes.

Ressources :

Scénarios complotistes et autodéfense intellectuelle : les étapes d’un atelier

«  A l’instar de ce que la métaphore du pêcheur  suggère, nous sommes convaincus qu’il est plus utile de fournir au public des outils et des techniques permettant de faire la distinction entre recherche scientifique sur les complots et conspirationnisme peu étayé, plutôt que de se borner à déconstruire les quelques scénarios complotistes en vogue« 

Manipulation et autodéfense intellectuelle 

Rechercher des infos et se faire un avis quand on n’est pas spécialiste

  • La désinformation (pourquoi autant de trucs faux sur internet)

L’esprit critique pour les plus jeunes

(de même, j’ai eu de bons retours sur ce dernier ouvrage mais je ne l’ai pas lu moi même, vos avis seront donc appréciés)

Qu’avez vous pensé de cette campagne gouvernementale ? N’hésitez pas à laisser votre avis et à me suggérer des ressources à ajouter à cette petite liste !

 

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13 commentaires

  1. L’éducation nationale a dit qu’il n’y avait qu’un seul tireur pour l’assassinat de Kennedy.
    On peut donc refermer le dossier !
    C’est sympa l’esprit critique, on gagne beaucoup de temps pour faire autre chose 🙂

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  2. J’apprécie toujours autant tes analyses 🙂 je relirai correctement ton article, mais je tenais à te remercier pour les liens partagés ! Je vais les transmettre à mon compagnon-enseignant.
    Ce serait un chouette cours à introduire dans le cursus scolaire obligatoire, un cour de réflexion et de pensée critique.

    Aimé par 1 personne

    1. Effectivement ! des petits ateliers motivent toujours les élèves, en plus de disséminer ça dans tous les enseignements 🙂 j’espère que ça pourra lui être utile alors, merci de ton retour

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  3. « et ce, sans nier l’existence de conspirations bien réelles dans l’histoire »
    Comment faire pour savoir si certaines n’auraient pas encore été découvertes ?
    Est-ce qu’on a le droit de demander des preuves à un gouvernement avant de croire ce qu’il nous dit ?

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    1. Bonjour, il n’est par définition pas possible de donner des preuves de conspirations qui n’auraient pas encore été découvertes… la seule chose qu’on puisse faire, c’est exposer celles qui ont été mises à jour par les investigations des historiens et journalistes, et en déduire que de tels complots sont loin d’être impossibles. Nous avons aussi des exemples plus contemporains de « manigances » dissimulées, mais dont on finit généralement par avoir vent grâce à de telles enquêtes (l’affaire Clearstream par exemple). La différence, c’est que dans de telles affaires il n’y a pas besoin de faire appel à des groupuscules secrets dont personne ne connaîtrait l’existence, il n’y a pas besoin de chercher des indices disséminés partout : en réalité le fonctionnement même du système économique et les intérêts en jeu suffisent à expliquer ces agissements. Pour répondre à la suite de la remarque, pour le reste des affirmations, non seulement il est nécessaire de demander des preuves et des faits au gouvernement, mais il faut aussi et surtout les demander à tout le monde, et à toutes les sources d’information. Christophe Michel résume bien ça dans ses vidéos sur sa chaîne Youtube Hygiène mentale 🙂 Bonne journée

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      1. Je suis bien d’accord qu’il faut demander des preuves à tout le monde, c’est juste qu’il n’est pas utile d’en demander aux complotistes puisque, par définition, ils affirment des choses sans avoir de preuve.
        Certaines personnes sont persuadées qu’il n’y avait qu’un seul tireur pour l’assassinat de JFK, il est pourtant trop tôt pour en être sûr. Le manque d’esprit critique n’est pas seulement du côté des complotistes.

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      2. Oui bien entendu, le manque d’esprit critique ne s’est pas cristallisé dans le conspirationnisme, et c’est d’ailleurs un des problèmes de ce type de campagne, qui n’aborde la question que sous cet angle

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  4. Ce n’est pas de l’esprit critique si on ne se méfie que de ce qu’on trouve sur internet, et pas de ce que disent les gouvernements.

    Par exemple quand le rapport sur le 11 septembre se base sur des aveux obtenus sous la torture, on a le droit de dire que ce n’est pas très convaincant, sans pour autant tomber dans les théories du complot : tempsreel.nouvelobs.com/monde/20090316.OBS9073/dans-newsweek-la-commission-du-11-septembre-et-la-torture.html

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    1. Non, bien entendu, je suis d’accord avec ça hein, qu’il faut tout interroger y compris les versions officielles ! Il n’y a pas d’un côté la version gouvernementale qui serait la « vraie » et de l’autre des théories complotistes farfelues, il faut examiner l’ensemble et appliquer son esprit critique aux deux 🙂

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    1. Merci de m’avoir citée ! C’est toujours une bonne nouvelle d’apprendre la création d’un blog zététique. Ton article est très dense et intéressant, tu t’attaques à un gros morceau ! (En revanche si je peux me permettre, comme souvent lorsqu’on écrit un long article, il y a pas mal de fautes d’orthographe ou d’accord qui traînent, vu la longueur qui peut déjà être décourageante pour certains, je pense que ça vaudrait le coup de le faire relire pour s’assurer que la lecture soit fluide, les formulations claires etc. Je le faisais pas avant mais maintenant je me rend compte qu’un regard extérieur est toujours bénéfique !)
      Au plaisir de lire tes prochains articles !

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