Une végétarienne chez les chasseurs #1 : qu’allait-elle faire dans cette galère ?

Lorsque j’ai commencé  à écrire sur ce blog, j’ai spontanément abordé la question (classique et toujours reposée) de la transition vers le végétarisme, sans apporter grand chose de nouveau. Parce que de nombreux articles passionnants explorent déjà les principaux aspects du problème (questionnements, transition, mode de vie végétarien, débats internes etc.) il n’est franchement pas évident d’écrire sur cette question sans avoir l’impression de réchauffer un plat apprécié mais dont toutes les variantes ont déjà été cuisinées ailleurs… Un peu comme si j’essayais de vous donner une recette inédite de chili sin carne, de falafels  ou de dhal de lentilles – j’espère que vous avez déjà goûté un dhal ? – alors que tant de recettes parfaites ont déjà été éditées : d’autres y réussiraient avec brio, mais je ne me sens pas vraiment compétente. En bref, je ne pense pas avoir grand-chose à apporter à ce travail d’information et de témoignage. En revanche je peux vous raconter une expérience un peu particulière.

Je ne fais pas mystère de mon végétarisme, et mes convictions tendent plutôt vers le véganisme. Cela donc, vous le savez. Mais saviez vous qu’il n’y a pas si longtemps, je travaillais avec des chasseurs dans le cadre d’un stage ? Et même, dans une fédération de chasse. On me regarde souvent avec des yeux ronds quand je le raconte, et encore maintenant il arrive qu’on me lance « et alors, tes chasseurs, ils vont bien ?! 😀 ». On m’a aussi posé pas mal de questions intriguées, et c’est à ces questions que je vais tenter de répondre ici, en sachant qu’elles en soulèveront peut-être d’autres…

Comment me suis-je retrouvée à travailler avec des chasseurs  ?

Vous avez déjà entendu parler de l’effet new born ? C’est cet enthousiasme débordant qui s’empare de nous lorsque l’on découvre une pratique, une pensée, une croyance ou un mode de vie et que l’on s’y « convertit ». Souvent, c’est une période où ce choix éthique 1d8decc6d3f9f47a028e6ab250ade175_animal-silhouette-clip-art-clipart-animal-silhouettes_1349-1173occupe une grande place au quotidien : parce que l’on a encore beaucoup à lire et apprendre, parce qu’on expérimente une cuisine nouvelle, parce cette découverte fait parfois office de révélation qu’on voudrait partager au monde entier…. ma première année de végétarisme a rempli pas mal de ces critères ! Cette période de découverte a coïncidé avec ma troisième année d’études, qui apportait avec elle la perspective d’un premier mémoire à rédiger. Très motivée, j’avais choisi pour thème de ce premier travail la question de l’impact environnemental et climatique de l’élevage. De fil en aiguille, le mémoire a davantage abordé des aspects tels que le traitement médiatique du végétarisme et de l’impact de l’élevage, la position de force de l’industrie de la viande, la question des représentations liées à la consommation de viande et plus largement les rapports hommes-animaux sous-jacents.

Or s’intéresser à la relation humain-animal, ce n’est pas forcément s’intéresser aux végétariens, loin de là. La plupart des travaux en sciences humaines sur cette question, et ils sont de plus en plus nombreux, abordent plutôt les relations entre les éleveurs et leurs animaux, et les relations avec les animaux domestiques en général dans différentes sociétés. La question de la mise à mort des animaux et de sa perception en est aussi un aspect central. Ce que je voulais comprendre à ce moment-là, c’était justement la perception de la mise à mort des animaux, pourquoi des réactions aussi différentes, pourquoi cet acte peut-il changer autant de sens. Et au début de mon master 1, après avoir rendu le mémoire de licence, j’ai vu passer des offres de stage qui dépendaient à la fois d’un laboratoire de recherche et de la fédération de chasse départementale. L’un deux portait sur la question du rapport à la vie et à la mort des animaux, et sur l’image de la chasse dans notre société. Je n’ai pas réfléchi bien longtemps avant de postuler, en sachant que ça m’amènerait à travailler au côté de chasseurs.

Est-ce que cela m’a posé des problèmes éthiques ?

Autant vous dire que je me suis fait pas mal charrier quand j’ai annoncé ça autour de moi… pour certains c’était même l’incompréhension la plus totale. Et des questions, je m’en suis posée, bien sûr. Certes, si nous autres stagiaires étions accueillis sur place à la fédération, et financés par celle-ci, nous ne participions pas aux activités liées directement à la chasse (ça aurait pu être instructif). De plus, dans le cadre de ces stages en sciences humaines, nous n’avons pas été pas conduits à prendre position personnellement, nous n’avons pas non plus été exposés à des pressions, et ce sont des chercheurs qui nous encadraient, pas des chasseurs. Les membres de la fédération de chasse cotoyés au quotidien étaient davantage là pour nous fournir des informations et des témoignages, répondre à nos questions.

Cependant, malgré cette liberté relative dans notre travail, il est évident que si une fédération de chasse choisit de financer des travaux pour mieux comprendre certains enjeux, c’est qu’elle y a un intérêt. En l’occurrence, les questions qui ont mené à nos stages avaient émergé lors d’une concertation au sein de la Fédération, dans le cadre de laquelle étaient intervenus des chercheurs. Il s’agit de questionnements qui animaient des membres de la fédération, concernant notamment l’image négative de la chasse et des chasseurs.  En cherchant à mieux cerner ces problématiques, le monde de la chasse a évidemment pour objectif d‘améliorer sa communication et l’image qu’il renvoie dans un contexte où il est de plus en plus difficile de recruter de nouveaux chasseurs (de ce fait, le nombre de chasseurs diminue régulièrement).

On peut donc logiquement en conclure que travailler à une synthèse de littérature sur l’image de la chasse constitue une aide concrète à cette démarche. Toutefois je suis partie du principe que les dproduct_thumb-phponnées rassemblées par mes soins pourraient aussi tout à fait servir dans d’autres contextes et à d’autres groupes ou personnes (la plupart des informations utilisées sont d’ailleurs consultables facilement). Dans l’ensemble, malgré les questions que je me suis posée, je n’ai que très peu hésité devant une occasion de travailler sur des thèmes qui m’intéressaient (le financement des stages dans le domaine de la recherche n’étant pas évident), et j’étais aussi curieuse de me confronter à des points de vue différents du mien. Il est certain cependant que ce choix n’était pas non plus anodin.

A quoi ressemble le quotidien dans une fédération de chasse ? Est- ce que ce n’est pas trop compliqué ou éprouvant d’être confrontée au quotidien à des divergences aussi fortes ?

Comme je le mentionnais plus haut, travailler dans un tel contexte impliquait aussi de découvrir un univers dont les codes nous sont en partie étrangers, avec d’autres références, d’autres points de vue, et j’ai eu quelques appréhensions au début. Au début du stage, les autres stagiaires débutant plus tard, je me suis retrouvée seule à devoir faire connaissance avec tout le monde. Le lieu lui-même mettait vite en condition : têtes d’animaux aux murs, photos de chiens de chasse, divers animaux empaillés derrière des vitrines (bien que pour le reste il ait presque été possible de confondre les locaux avec ceux d’une association de protection de la nature). À la pause café, les blagues fusent sur les « écolo ». Le premier jour, je me retrouve à me demander quelles seront les réactions lorsqu’ils s’apercevront que je suis végétarienne, si je suis amenée à devoir l’annoncer. Or dès le lendemain, pas le choix de ce côté : mon deuxième jour de stage a coïncidé avec une journée d’importance, c’est à dire l’annuelle fondue de chevreuil de la fédération ! Un vrai petit banquet qui réunit l’ensemble des membres présents ainsi que d’anciens membres de la fédération… au cours duquel il est évidemment flagrant que je ne me sers pas de viande.

silhouette-de-lapin-501710bdEt alors…? Et alors dans l’ensemble, aucune remarque désobligeante, en fait, pour tout dire, ça s’est plutôt mieux passé que lors de nombreux repas avec des mangeurs de viande non-chasseurs. Je finis par discuter avec un jeune technicien de la fédération, à propos de la différence qui est faite entre certains animaux, il me dit être d’accord et constater un peu malgré lui qu’il lui est assez facile de tuer un faisan tandis qu’il évite au maximum d’avoir à tuer un chevreuil car il le vit assez mal. Le repas s’avère instructif pour moi, la discussion est sereine, j’apprends finalement des choses que je n’aurai pas découvertes si je n’avais pas eu à annoncer ce végétarisme !

À titre personnel, je suis arrivée à suffisamment assez de distance avec ma sensibilité et mes convictions pour pouvoir entretenir des relations cordiales. Cela a donc été facilité par le fait que les personnes que je côtoyais n’exprimaient pas plus de jugements négatifs que les autres et s’avéraient plutôt curieuses, ce qui permettait de vrais échanges (en fait, il s’est avéré que plusieurs chasseurs étaient davantage exaspérés par les anti-chasse consommateurs de viande car ils l’assimilaient à un double standard. Face à ça, ils avaient une incompréhension vis à vis du végétarisme mais certains le trouvaient au moins plus cohérents). Mais j’imagine très bien que cela ne soit pas le cas pour tout le monde. Après tout, cela induit d’entendre parler régulièrement de morts d’animaux, d’armes, de pièges, etc. Bien sûr, la nature du travail est censée changer la donne, on n’est pas là en tant que militant végétarien, on essaie de poser sur la situation un regard de chercheur. Mais il est évident qu’on ne devient pas magiquement objectif parce qu’on décide de mener une recherche en sciences humaines. On garde ses idées et bien que faisant le maximum d’efforts pour distinguer ses opinions de son travail de recherche, rester dans l’écoute et dans l’analyse ne va pas forcément de soi dans un tel contexte.

Cette expérience m’a donc appris à faire une vraie distinction entre mes convictions et mon travail pour conserver une posture de recherche, mais sur le plan plus personnel, elle m’a aussi parfois amenée à les interroger (ce qui n’aurait pas été le cas si j’avais effectué mon stage dans une association végétarienne). Je ne consomme toujours pas de viande, vous pouvez constater que je n’ai pas non plus été ébranlée dans les fondements même de ce choix… cela étant, j’ai quand même tiré des leçons importantes de cette période dont je vous parlerai dans un second article !

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8 commentaires

  1. Je trouve ton article super intéressant! Mon cercle de connaissances (en particulier professionnel) aurait plutôt tendance à être écolo/bio/végétarien, tandis que mon cercle familial est lié à l’agriculture et à la chasse. Je me retrouve donc souvent confrontée à des jugements rapides et rarement fondés sur la chasse que je trouve bien dommage, et je me rends bien compte qu’il y a souvent deux visions incompatibles du rapport à l’animal et à la nature de manière plus générale. Je trouve donc ta démarche de te confronter à ce monde d’une manière ouverte très appréciable.

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    1. Merci beaucoup pour ton retour, effectivement dans ta situation tu es à la jonction des deux ! Comme tu dis, on est sur des visions difficilement réconciliables mais c’est vraiment intéressant de les comprendre l’une et l’autre, comment elles se construisent etc plutôt que de décider d’emblée qu’il y a les bons et les méchants, les bourrins et ceux qui réfléchissent etc

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  2. Cela a dû être une expérience très enrichissante, en effet ! Je trouve cela courageux d’avoir été enquêter du côté de ceux qui représentent un peu le camp opposé. C’est une belle démarche d’ouverture et de recherche 🙂
    J’ai hâte du coup de lire ton 2nd article !
    Belle et heureuse année Irène, je suis contente de te relire.

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    1. Merci Emilie, je vais essayer de répondre un peu à toutes les questions que ça pose, on m’a suggéré aussi de parler davantage du contenu du mémoire lui même… j’y réfléchis ! Belle année à toi

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  3. bonjour ma compagne de l’époque a fait un travaille plus ou moins similaire de concertation entre chasseur, « promeneurs » et, agriculteurs dans le nord pas de calais et, cela a été plus difficile pour elle ! (euphémisme) Donc j’aimerais savoir si cela n’est pas indiscret dans qu’elle région a tu fait ton stage ? StP et merci pour ce témoignage

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    1. Bonjour ! Comme je ne donne pas d’informations confidentielles et que je n’entre pas dans les détails du rapport de stage, je peux le dire oui, c’était dans le département isérois 🙂 Il est clair que l’ambiance peut aussi changer d’une région ou d’un département à l’autre. Ta compagne travaillait dans quel domaine ?

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      1. merci
        et ma compagnes avait une formation de sociologue et son travail était plus dans l’ethno-sociologie : pour les parcs naturels du nord et nord pas de calais mais c’est vieux ! jusqu’a il y a 5/6 ans je crois.

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  4. et disons que ça a été dur mais a force il y a eu certains résultat ! Après je peu pas en dire bcp plus, et dans les détails sur ce travaille en particulier, mais j’en est entendu bcp parlé durant les repas ^^

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